S’écouter pour s’entendre, un défi pour la relation

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Article de Mélanie Pinot
publié dans le numéro 1 de PEPS

Bien souvent j’ai envie d’obtenir quelque chose de mes enfants. J’aimerais qu’ils « m’obéissent », qu’ils « m’écoutent ». Et si j’avais effectivement besoin d’écoute quand je leur donne cette injonction ? De la même manière, leur « désobéissance » affirme peut-être leur besoin d’être écouté et entendu.

L’écoute est tout un art… encore plus délicat avec les enfants. Car elle est mal vue en posture d’autorité, elle nous renvoie au plus profond de nous-mêmes et elle nous demande de donner à l’autre ce qui peut-être ne nous a pas été offert.

Tao vient de pleurer profondément à deux reprises ce soir. De belles larmes, de gros sanglots, les yeux rouges, la gorge déployée et de grands spasmes dans le ventre. J’étais touchée de voir mon fils de cinq ans et demi se détendre et évacuer ainsi ses tensions, fière d’avoir été disponible pour accueillir ses pleurs et entendre sa tristesse. Cette décharge émotionnelle est libératrice pour lui et la relation !

Cela faisait plusieurs semaines que notre relation était difficile. Il venait de passer avec son frère Léon, trois ans, un mois très vivant et inhabituel avec une forte charge émotionnelle. Leur papa et moi ayant beaucoup travaillé, nous nous sommes moins vus et ils ont été gardés chez des amis et les grands-parents à plusieurs reprises, changeant ainsi leurs rythmes, leurs repères et leurs activités habituelles.

Ainsi, depuis le début de la semaine Tao était agressif avec moi. Il m’insultait fréquemment : « T’es nulle ! », me donnait des ordres à répétition : « Remue mon yaourt j’te dis ! ». Il essayait de me taper en se jetant sur moi les poings en avant.

Un matin, c’est la crise : je refuse de remuer son yaourt et il explose. Il crie, hurle, tente de me frapper. Ce n’est pas le bon moment pour moi, je ne suis pas du tout disponible : nous sommes sur le départ et j’ai un rendez-vous important. Je suis pressée et lui a besoin de soutien !

À ce moment-là, j’ai un gros doute. Et si je me trompais sur la manière d’être en lien avec mes enfants ? À trop les écouter, je ne m’écouterais plus ? Je me sens terriblement seule, dépassée, impuissante, confuse, perdue et tellement triste.

Je craque : « Ce n’est pas normal qu’il me parle comme ça, surtout à son âge ! ». « Pourtant, je lui dis que j’ai besoin de respect et que je souhaite qu’il me parle plus joliment ! Si j’avais pris l’habitude de l’isoler, il ne serait pas aussi pot de colle ce matin et je pourrais finir de me préparer. » « Je l’écoute trop ce gamin, il n’écoute rien ! » La voisine a peut-être raison, avec l’éducation que je lui donne, qu’est ce que ce sera à quatorze ans ? Il m’insultera et me frappera ?

Finalement je vois que j’ai grandi moi aussi. J’ai entendu malgré tout sa douleur et en même temps je me suis positionnée, je ne me suis pas perdue de vue. Je l’ai écouté et je me suis écoutée. J’ai tenté de reformuler avec des mots son comportement en nommant son ressenti : « Tu es furieux parce que tu voudrais que je m’occupe de toi ? ». Il n’a pas arrêté de me suivre en hurlant « remue mon yaourt », mais au moins il avait diminué en décibels. Je lui répétais également, en le maintenant physiquement, quelque chose comme : « Dis-le avec des mots. Ne me tape pas. Ça me fait mal ». (Je trouve parfois l’écoute active plus confortable que l’écoute des émotions qui me demande une énergie supplémentaire). Et j’ai pu continuer en même temps de préparer mes affaires pour le départ.

Progressivement et environ une vingtaine de minutes plus tard, de la même manière qu’il l’a fait avec les pleurs, il avait suffisamment déchargé sa « surchauffe » émotionnelle pour être à nouveau jovial et agréable (pour moi ?).

Oui ! Je peux écouter mon enfant. Quel que soit son âge, il a besoin d’exprimer ses émotions, de les apprivoiser et de les nommer. Jusqu’à six ans, le manque de maturité de son cerveau ne lui permet pas de différer l’expression de ses émotions. Il a besoin d’un adulte lui offrant un espace d’écoute lui permettant de les décrypter et de se décharger émotionnellement s’il en a besoin1. Beaucoup d’entre nous, non écoutés et non accompagnés enfants, ont du mal avec leurs émotions. En écoutant nos enfants, nous leur offrons un beau cadeau qui va peut-être les aider à assumer et à vivre pleinement les leurs.

Avec l’écoute bienveillante, l’adulte se rend disponible à l’enfant et à son univers de codes et de significations. Il ne se met pas à la place de l’enfant, puisque celle-ci est déjà occupée. Il essaye de l’entendre exprimer ce qu’il ressent, de percevoir ce dont il a besoin, ce qu’il pense ou vit à la place où il est. Écouter l’autre, c’est se taire soi-même pour se concentrer sur ce que j’écoute afin de bien comprendre ce qui est dit ou observé. Je n’écoute pas pour être conforté, avoir confirmation ou utiliser ce qui m’est dit à des fins comme faire obéir l’enfant par exemple : j’écoute dans le but de découvrir l’autre, sans intentions, un acte gratuit d’ouverture et d’amour. Je sors de la dichotomie du jugement, l’enfant n’a pas un « bon » ou un « mauvais » comportement : il est ce qu’il est, j’observe et j’écoute.
Que me dit l’enfant quand il crie ? Quand il me semble désagréable ? Mon ado me claque la porte au nez : il se sent peut-être très seul et dépassé, il a besoin de soutien. Et mon conjoint, que me dit-il si j’écoute autrement ses mots entendus comme des reproches ?
Et si nous essayions d’écouter avec le cœur ? D’écouter et d’entendre ce qu’il y a dans le cœur de nos enfants quand ils nous disent non et ne veulent pas (heureusement ?) nous « écouter » ?
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De cette manière, l’écoute est un bon régulateur de conflits. Elle facilite la communication car elle permet de vérifier que l’on s’est compris. La reformulation empathique3 permet de redire à l’autre en d’autres termes plus concis ce que l’on a entendu, perçu ou observé de lui. Nous lui demandons son accord et vérifions si c’est bien cela sans pour autant adhérer. « Tu en as ras le bol là ? Tu as juste envie de tuer ta sœur. C’est bien cela ? ». Nous l’écoutons, nous ne lui disons pas qu’il peut sortir la massue.
Dans une posture d’écoute, l’adulte permet à l’enfant de prendre toute l’ampleur de ce qu’il est. Il facilite le développement de sa personne
4. L’enfant découvre ce qu’il pensait et ressentait : l’entendre de quelqu’un d’autre lui permet d’en prendre conscience. Nous l’aidons ainsi à se connaître et à se révéler à lui-même. Nous lui offrons un espace où il peut être lui-même. D’ailleurs, que souhaitons-nous à notre enfant ? Qu’il se découvre, s’affirme et le fasse de manière acceptable et attentive par rapport aux autres.

Par l’écoute que nous lui proposons, nous l’aidons à développer ses propres capacités d’empathie, cette base de la relation humaine. Ainsi, les parents deviennent facilitateurs d’apprentissage, ils ne sont pas dans un « laisser faire » mais dans un « laisser grandir ».

Bien souvent l’enfant invite le parent qui tente de l’écouter à réajuster son propre langage et son propre comportement. Par exemple, Léon m’a dit les mêmes mots qui lui étaient adressés. « Arrête, tu me casses les pieds ! ». Je souhaite qu’il me dise autrement son désaccord. De voir cela me donne envie de m’adresser à lui de la manière dont j’aimerais qu’il s’adresse à autrui.

Aujourd’hui, je m’aperçois qu’à essayer d’écouter mes enfants j’ai appris en même temps à m’écouter5 davantage. Je guéris petit à petit mes blessures de petite fille. Je prends davantage conscience de ce qui m’a été transmis par mes parents et j’ai un peu plus de prise sur ce que je souhaite retransmettre ou non. J’apprends à me connaître. Je suis beaucoup plus attentive à mes besoins. Cette clarté et cette fidélité à moi-même sont de belles limites pour mes enfants et mes proches. Je peux ainsi m’affirmer et exprimer ce dont j’ai besoin en même temps que je reconnais le vécu de l’enfant ou de la personne avec qui je suis en relation. L’écoute permet de poser une limite : « je vois bien que tu as besoin de bouger. Moi je suis agacée de voir autant de mouvement, j’ai besoin de calme. On va trouver une idée satisfaisante pour chacun. »

J’imaginais qu’élever des enfants était à certains moments devoir se faire écouter. Quand aujourd’hui j’écoute réellement mes enfants ils m’apprennent à écouter : moi et l’autre. Mon conjoint, mes amis ou ma voisine.

1 Voir Isabelle Filliozat, au cœur des émotions de l’enfant
2 Voir les livres pour les enfants et surtout pour leurs parents, des aventures de Gigi la girafe aux éditions Esserci, pour apprendre à entendre un « oui » derrière un « non ».
3 La Communication NonViolente propose une reformulation centrée sur les émotions et les besoins. Jean-Philippe Faure l’aborde par exemple dans son ouvrage
l’empathie, le pouvoir de l’accueil
4 En référence à l’approche du psychologue humaniste Carl Rogers. Il fonde son approche sur la confiance fondamentale dans l’homme.
5 La co-écoute, par exemple, permet de se soutenir entre adultes pour maintenir une bonne « hygiène émotionnelle »

lea11 LUCIE ESPINASSE AUTEUREcrédit photo Lucie Espinasse

DES IDÉES POUR DÉVELOPPER L’ÉCOUTE AU QUOTIDIEN, CRÉER UN ESPACE DE DISPONIBILITÉ EN NOUS ET TRANSMETTRE CETTE COMPÉTENCE AUX ENFANTS :

Développer l’écoute intuitive : j’essaye de deviner ce que ressent mon enfant alors qu’il ne me parle pas ! J’essaye de sentir ce qui me traverse (agitation, calme, tristesse…). Puis on inverse.

5 minutes d’écoute méditative : assis confortablement, vous faites le tour de vos cinq sens les un après les autres. Quels sons entendez-vous ? Une odeur vous parvient-elle ? Que ressentez-vous sur votre peau ? etc.

Il n’y a nulle part où aller, juste écouter, observer et noter ce qui se passe en vous.

Avec les enfants, prendre un temps le soir avant de dormir, chacun dit ce qu’il a préféré et moins aimé dans la journée. On vérifie que l’autre a fini de parler avant de commencer.

Le coffret écoute : mettre dans une jolie boîte des coupons verts et bleus où l’on inscrit des espaces de temps (2, 5, 10, 30 minutes, 1 heure etc.). Je peux alors offrir un temps de pleine écoute, sans rien faire d’autre en même temps ou en solliciter un en donnant un coupon de la couleur correspondante (les verts pour offrir, les bleus pour solliciter par exemple).
La consigne pour l’écoutant : avoir l’intention d’offrir un espace précieux à l’autre, où il puisse se déposer et déposer ce qu’il veut. Pour l’écouté : s’offrir un temps pour soi avec la liberté de parler ou non, de dire des choses cohérentes ou non.
Après, on peut même partager sur ce qui était soutenant pour la personne écoutée. Une sorte d’autoformation à l’écoute ! L’autre sait ce qui est bon pour lui et il va me le dire. On oublie un temps les techniques d’écoute active en se centrant sur le retour de l’enfant ou de l’adulte.

Pour l’écoute des émotions et des besoins : pour les apprivoiser, les nommer et les partager, se créer une boussole ou un livre des émotions, des cartes besoins. Décrire l’humeur du moment comme si l’on décrivait la météo du ciel.

En cas de conflit, si c’est possible pour vous, vous pouvez essayer d’entendre un besoin non satisfait derrière un message inconfortable (cris, pleurs, reproches, etc.) À ce moment-là, comment se sent-il et de quoi a-t-il besoin ? Vérifiez en lui demandant si c’est bien cela.


ENTENDRE PLEINEMENT UN ENFANT ENTRAÎNE DES CONSÉQUENCES [1] :

Il développe pleinement sa personnalité et ses compétences relationnelles
Il se sent reconnu
Il a envie de continuer à parler de son monde intérieur
Il arrive à s’exprimer d’avantage
Il exprime des sentiments effrayants, qui deviennent supportables. Les problèmes deviennent alors solubles.
Il trouve par lui-même des solutions
Il a moins peur d’être blessé
Il désire davantage communiquer avec les autres
Il découvre ce qu’il pensait ou ce qui était en lui. L’entendre de quelqu’un d’autre lui permet d’en prendre conscience. Il perçoit d’un nouvel œil son monde intérieur

[1] Pour approfondir ces éléments et pour une belle définition de l’écoute voir « Être en relation », chapitre 11 du livre de Carl R. Rogers « liberté pour apprendre »