règles ou limites ?

Respecter des règles ou respecter des limites? Le débat est lancé : pour certains, les règles posent un cadre rassurant qui permettrait le développement harmonieux des enfants et instituerait une vie de famille cadrée et reposante. Chacun, sachant ce qu’il a à faire, se plierait de bonne grâce aux règles auxquelles il a lui-même accepté de se soumettre. Pour d’autres, dont je fais partie, les règles sont une anomalie dans le quotidien. Je vous propose aujourd’hui de nous pencher sur ce qui fait leur succès et leur danger, et sur les raisons pour lesquelles le respect des limites me semble plus adapté à la vie de famille.

Les règles semblent nécessaires, et pourtant…
Toute la société fonctionne avec des règles, elles sont une norme instituée à laquelle nous devrions nous soumettre. Il semble actuellement évident que nous ne pourrions pas nous en passer. Pourtant, les Français sont des champions en matière de nonrespect des règles, de la conduite automobile à la fraude fiscale. Même si certaines ont du sens, quand elles ne sont pas comprises, chacun tente de les détourner. Paradoxalement, les expériences de route nue (naked road), en Hollande et dans d’autres pays d’Europe, ont permis de proposer un autre fonctionnement, valable même pour la conduite. Les panneaux et parfois même les marquages au sol ont été enlevés, faisant ainsi redoubler de vigilance les automobilistes et les piétons qui ne cherchent plus à respecter les multiples règles mais simplement à faire attention aux autres. Les chiffres des accidents sont éloquents. Avec une seule règle (la priorité à droite), les conducteurs et les piétons se responsabilisent, ils se respectent les uns les autres au lieu de se soumettre à une règle écrite. Le simple fait de ne pas être écrasé sous une multitude de règles permet à la réflexion, à la concentration et à l’empathie de s’exprimer. Et si, selon la formule usuelle, trop de règles tuaient la règle ? Et si le simple fait d’avoir grandi sous une masse de règles nous poussait à les repousser de toutes nos forces arrivés à l’âge adulte, comme pour enfin reprendre le pouvoir sur notre vie ?

Il est pourtant désormais fréquemment admis que la vie de famille devrait elle aussi se soumettre à des règles. Or, si les règles ont l’air gravées dans le marbre, elles sont en fait très variables, d’une famille à l’autre, d’un groupe social à un autre, ou selon les sociétés et les périodes de l’Histoire.

Une norme universelle ? Vraiment ?
En principe, les règles découlent des limites acceptables pour tous, elles sont censées permettre à chacun d’être respecté, de se sentir membre à part entière de la communauté et de pouvoir vivre une vie supportable, voire même agréable pour tous. Malheureusement, dans la société, de nombreuses règles ne représentent que la volonté de quelques-uns et nombre d’entre elles sont tellement injustes qu’il arrive parfois que le peuple se soulève et se batte pour en obtenir le retrait. Il en est de même de la famille : les règles que les parents pensent humaines et dignes, posées dans la réflexion, peuvent s’avérer liées à la simple peur du regard extérieur, aux règles sous lesquelles on a soi-même vécu enfant ou aux valeurs que l’on souhaite inculquer coûte que coûte à ses enfants. Donc la règle, qui a l’air d’être la norme, le pilier, est toujours relative et arbitraire. Elle est parfois dictée par la peur du parent, peur que l’enfant se fasse mal ou qu’il se croie tout-puissant (une peur fréquente héritée du freudisme bien présent dans notre société). Il est toujours étonnant de constater la stupeur des enfants qui vivent dans des familles avec de nombreuses règles quand ils découvrent que celles-ci ne sont pas universellement en usage. Ils les ont intégrées comme une norme objective et sont vraiment surpris de constater qu’ailleurs on peut, par exemple, passer à table sans se laver les mains et que non, personne n’en tombe malade.

Par définition, le non-respect de la règle entraîne des sanctions. Sinon, pourquoi poser des règles et comment espérer les faire respecter si leur sens échappe aux enfants ? Il me semble pour ma part préférable d’éviter que la famille se retrouve en position de tribunal.
Si l’on tient absolument à mettre des règles, car elles nous rassurent en tant que parents, référer quelques rares interdictions qui ont du sens. En effet, tout ce qui n’est pas interdit est autorisé : un vent de liberté souffle. Les règles qui indiquent une liste de choses autorisées enferment la vie de famille dans un cadre rigide et restrictif…

Ceci étant dit, comment faire pour vivre « sans règles » ?

Les limites de chacun plutôt que les règles pour tous
La société se charge de poser un certain nombre de règles dont certaines sont applicables dans le cadre de la famille. Violence, destruction, tapage sont interdits. Elles peuvent être la base de règles générales intangibles et compréhensibles par tous. Les limites de base : ne pas faire mal ou ne pas casser les affaires des autres semblent fréquemment partagées. Ces règles de base minimales pourraient être considérées comme des jalons. Celui qui ne les respecte pas est ramené en mots et en actes dans le cadre général. Ainsi, le parent empêche son enfant de faire mal à quelqu’un d’autre ou d’attraper un objet fragile pour le jeter. Pas besoin que l’enfant sache parler, ces bases de vie sont posées bien avant la maîtrise de la parole. Ces jalons seront inamovibles, il ne sera jamais question de laisser son enfant blesser volontairement quelqu’un.

Pour le quotidien, je me demande quel peut être l’intérêt de poser des règles précises, un règlement dans la vie de famille. Il me semble que les limites de chacun peuvent servir de gouvernail et permettre le bien-être de tous. En effet, si la règle est arbitraire, la limite est subjective. Et cet aspect subjectif est très intéressant, c’est même là tout l’intérêt des limites, car s’il est important que nous les exprimions pour ne pas nous sentir dépassés, elles peuvent être déplacées ou repoussées, elles sont variables : elles sont la vie même. Le respect de la limite est corrélé au respect des personnes concernées, contrairement au respect de la règle qui n’est qu’une allégeance à un texte. Il est très intéressant en tant que parent de se poser des questions sur ses propres limites, sur ce qu’on croit pouvoir vivre et ce qu’en fait on peut vivre réellement, sur les capacités de l’humain en général, sur ce qui nous tient debout et ce qui nous met réellement la tête sous l’eau.
Car certaines limites peuvent découler des règles. C’est-à-dire qu’un parent peut croire qu’il a atteint sa limite alors qu’en fait, il se plie à des règles qui lui ont été inculquées de longue date.
Mais les limites touchent aussi à l’intime, à la capacité de chacun à supporter plus ou moins de bruit, de chahut, selon le moment de la journée, la période de l’année, du cycle, de la vie. Elles font appel au respect de chaque être de la famille.
Ce qui est important, c’est le respect des limites de chacun, que personne ne se sente piétiné, que chacun puisse trouver une sorte d’harmonie dans le chaos qu’est la vie.

Le respect des limites, un travail sans cesse renouvelé
Comment faire respecter les limites ? En les exprimant de préférence calmement (pas toujours facile) mais clairement : « Aujourd’hui, je préfère qu’on évite de… », « Ce soir, il est trop tard pour… », « En ce moment, je suis fatiguée et il m’est difficile de supporter… » ; en effet, ce qu’on accepte à midi peut être très pénible à 21 heures… Il est également préférable de les poser assez tôt pour ne pas laisser monter l’énervement, quitte à revenir plus tard, en thérapie par exemple ou en en parlant entre adultes bienveillants, sur nos limites qui nous semblent rigides et disproportionnées pour aller chercher ce qu’elles cachent… et, éventuellement, les  repousser.

Ce n’est pas parce que la limite existe qu’elle sera respectée. En cas de nonrespect, il peut être important d’arrêter l’enfant, de savoir dire stop, et savoir bien sûr écouter les émotions associées qui risquent de jaillir chez l’enfant. Et parfois, comprendre quelle raison sous- jacente a pu pousser l’enfant à ne pas respecter la limite.

J’imagine que certains d’entre vous me rétorqueront que les enfants risquent de se sentir perdus si la limite change tout le temps, qu’ils ne comprendront pas et ne sauront pas s’adapter. Je suis pour ma part persuadée qu’ils s’accommodent parfaitement de la souplesse des limites, puisque l’impermanence est la règle de la vie. Un bambin peut accepter de repousser l’heure de sa tétée pour ne pas la vivre en public, respectant ainsi la limite de sa
maman, qui n’était pas la même quand il était plus jeune ; chacun comprend qu’on doit enlever ses chaussures les jours de pluie, même s’il n’y a pas de règle à ce sujet dans la maison pour les autres jours, qu’on peut sauter sur le lit qui a un sommier à ressorts et pas sur celui qui a un sommier à lattes… Les exemples peuvent se multiplier à l’infini. Les enfants constatent très vite que les limites sont différentes chez leurs grands-parents, chez des amis, à la garderie, et même chez leurs parents, ils y sont habitués.

Alors bien sûr, chez nous, on discute, on râle parfois, on argumente souvent. L’absence de règlement intérieur n’est pas le garant d’une sérénité familiale, mais plutôt un apprentissage de la vie permanent.

J’ai envie de vous proposer de faire le test, de jeter les règles au feu, de vous connecter à vos limites profondes et réelles et également d’écouter celles de vos enfants. Il y a fort à parier qu’ils ne vous proposeront pas de ranger régulièrement leur chambre ou de se laver les mains avant chaque repas. Pour autant, rien ne vous empêchera de leur faire part des habitudes de vie qui vous tiennent à coeur. Quant à eux, ils vous demanderont sûrement de passer moins de temps sur vos écrans ou au travail pour jouer plus souvent avec eux, de ne pas vous énerver ou de les laisser mettre leurs sandales préférées avec des chaussettes en hiver… Serez-vous prêts à repousser vos limites ?

Anne-Marie Bosems
PEPS n°14