L’obéissance est-elle une vertu ?

Quand j’étais professeur, et bien avant d’avoir lu Alice Miller et d’avoir pris conscience des effets de la violence éducative, un des premiers sujets de dissertation que je donnais à mes élèves était celui-ci : « L’obéissance est-elle une vertu ? » Je crois qu’aucune de mes classes n’y a échappé.

À peu près tous les élèves donnaient une réponse positive à cette question, soit parce qu’ils le pensaient vraiment, soit en s’imaginant me faire plaisir.
Mais avant de leur donner un corrigé de ce devoir, je consacrais une heure à leur présenter le livre de Stanley Milgram relatant les expériences qu’il a faites dans les années soixante sur la soumission à l’autorité [1]. J’en rappelle rapidement le contenu. On propose à des personnes recrutées sur annonce de participer à une série d’expériences sur la mémoire. Ces personnes seront les moniteurs de l’expérience, mais en réalité, ce sont elles qui y seront soumises. Elles devront lire une liste de couples de mots dont une autre personne, censée avoir été recrutée comme elles sur annonce, devra se souvenir (mais cette dernière personne est en réalité un comédien complice de l’expérimentateur). Au cours d’une deuxième lecture de la liste, la personne dont on est censé tester la mémoire répond. Toutes les fois qu’elle se trompe, le sujet naïf doit la « punir » en appuyant sur les touches d’un clavier censées envoyer des décharges électriques graduées de 15 à 450 volts. Ces décharges sont fictives mais la victime feint de les recevoir en manifestant sa souffrance, en protestant contre ce qu’on lui fait subir, en suppliant qu’on arrête l’expérience et qu’on la détache, puis, au niveau des décharges les plus fortes, en ne manifestant plus rien comme si elle avait perdu connaissance. Dès les premiers cris de la « victime », lorsque le sujet naïf se retourne vers le scientifique en blouse blanche qui représente l’autorité et qui est présent dans la salle, celui-ci répond par une série d’ordres gradués n’incluant aucune menace : « Continuez s’il vous plaît », « L’expérience exige que vous continuiez », « Il est absolument indispensable que vous continuiez » et « Vous n’avez pas le choix, vous devez continuer. »
On sait en général que ces expériences ont prouvé que, placés dans cette situation, les deux tiers d’entre nous vont jusqu’aux décharges les plus fortes, en manifestant plus ou moins de résistance mais sans oser désobéir aux ordres qui leur sont donnés.

Ce résultat est déjà consternant et il montre à quel point l’éducation que nous avons reçue, car c’est bien de cela qu’il s’agit, nous rend capable de torturer et même de tuer un de nos semblables simplement parce que nous en recevons l’ordre d’une autorité que nous reconnaissons.

Mais c’est à d’autres résultats de ces expériences, très utiles aux parents et aux éducateurs que je voudrais consacrer cette chronique.
Tout d’abord, des psychiatres consultés par Milgram avant la réalisation de ces expériences avaient prévu que seule une infime minorité de sadiques irait au-delà des chocs provoquant manifestement la souffrance de la victime. Seuls un ou deux sujets sur mille, probablement sadiques, administreraient le choc le plus élevé. Autrement dit, ils n’avaient aucune conscience de l’emprise que peut avoir une autorité sur nous quand elle est reconnue. De même, chacune des personnes à qui Milgram a décrit l’expérience sans la leur faire subir a pensé qu’elle désobéirait aux ordres d’envoyer les décharges à un moment ou à l’autre de l’expérience, en général avant que la victime des chocs ne manifeste sa souffrance. Autrement dit, nous n’avons pas conscience, et les psychiatres aussi peu que les autres, de l’emprise que peut avoir sur nous une autorité que nous reconnaissons.

Quant à l’explication par le sadisme dont la psychanalyse assure que nous en possédons tous une part innée, cette hypothèse est fortement mise en question par une des variantes de l’expérience de Milgram. Au début de cette variante, l’expérimentateur montre au sujet naïf qu’il peut recourir à tous les niveaux du clavier, donc aussi bien le niveau des décharges les plus fortes que celui des décharges les plus faibles, mais il lui laisse le choix de ce niveau. Si notre comportement était régi par le sadisme, la majorité des sujets auraient profité d’une telle situation de pouvoir sur l’élève pour décharger leur agressivité. Or, il n’en a rien été. La quasi-totalité des sujets naïfs ont administré les chocs les plus faibles, ceux qui ne provoquaient aucune manifestation de souffrance de l’élève, lorsqu’ils ont eu la possibilité d’en choisir le niveau. De même lorsque l’autorité, après avoir expliqué son rôle au sujet naïf, sortait du laboratoire et donnait ses ordres sans que le sujet se sache observé, la majorité des sujets ont triché et envoyé les décharges les plus faibles en feignant d’envoyer les plus fortes.

Dans une autre version de l’expérience, les sujets naïfs n’étaient pas chargés d’envoyer les décharges mais seulement de lire la liste de mots. Ils participaient bien à l’expérience, mais dans un rôle secondaire où ils ne se sentaient pas directement responsables de la souffrance de la victime. Dans ce cas, ce ne sont plus 65 % des sujets qui sont allés jusqu’aux décharges les plus fortes, mais 92 %. Cette version montre que lorsque la responsabilité est fragmentée, un très grand nombre d’entre nous est capable de participer à une action destructrice sans avoir l’idée ou le courage de cesser d’y participer.

La proximité de la victime par rapport au sujet naïf joue aussi un rôle. Plus la victime est éloignée du sujet naïf, plus celui-ci est porté à obéir aux ordres qui provoquent sa souffrance. En revanche, plus la victime est proche, jusqu’à être en contact direct avec le sujet naïf, plus celui-ci est porté à refuser
d’obéir. Il est plus facile de bombarder du haut du ciel une ville dont on ne voit pas les habitants que d’enfoncer sa baïonnette dans le ventre d’un homme qu’on a devant soi, même si la première action fait beaucoup plus de victimes que la seconde.

Ce qui est particulièrement significatif aussi, c’est que beaucoup de sujets obéissants jusqu’au bout ont eu tendance ensuite, lorsque Milgram leur a expliqué en quoi consistait en réalité l’expérience, à accuser la victime : « elle se trompait tout le temps, elle ne tenait pas compte de ce qu’on lui disait, elle faisait preuve de mauvaise volonté ». À noter que c’est à peu près ainsi qu’on justifie la violence éducative sur les enfants.

Une des expériences les plus significatives est aussi celle où, au début de l’expérience, le pseudo-élève se rebelle et refuse d’y participer, prétendant qu’il n’aurait pas été prévenu d’avoir à subir des chocs électriques. Le scientifique alors, pour lui montrer que les chocs ne sont pas douloureux, prend sa place. C’est lui qui va être censé recevoir les chocs. En fait, il réagit exactement comme les autres « élèves » et se met à manifester sa souffrance au même niveau de décharges. À ce moment-là, le sujet naïf veut s’arrêter, mais celui qui était censé recevoir les chocs insiste pour que l’expérience continue : il veut savoir exactement ce qu’il va avoir à subir s’il prend la place de l’autorité. Mais le sujet naïf, révolté, refuse de continuer et va lui-même détacher l’autorité. Et lorsqu’on lui explique en quoi consistait l’expérience, il prétend qu’il aurait réagi exactement de la même façon s’il y avait eu un homme ordinaire à la place de l’autorité. Alors qu’en fait il aurait eu deux chances sur trois de se trouver parmi les auteurs des plus fortes décharges. Là encore, ignorance complète de l’emprise de la relation d’autorité.

Une autre version de l’expérience montre le rôle que nous pouvons jouer pour arrêter le fonctionnement d’un système hiérarchique destructeur. Au début de l’expérience, ce n’est pas un sujet naïf qui y est soumis, mais, en apparence, trois sujets simultanément. En réalité deux de ces sujets sont des complices de l’expérimentateur. Au cours de l’expérience, successivement, les deux sujets complices refusent de continuer en disant que cette expérience est inacceptable. Dans ce cas, 10 % seulement des sujets naïfs obéissent jusqu’au bout à l’expérimentateur. Autrement dit, en manifestant notre désapprobation à l’égard d’une injustice, nous pouvons contribuer à réduire le nombre de ceux qui y contribuent et donc à la faire cesser.

Selon les opinions politiques et les catégories sociales, le niveau de propension à l’obéissance ne varie guère. En revanche, les catholiques ont eu un peu plus tendance à obéir que les protestants et les juifs : l’organisation de l’Église catholique est hiérarchique. De même, plus le service militaire a été long, plus la tendance à obéir a été grande. L’instruction est plutôt un facteur de rébellion de même que le fait d’avoir une profession touchant à l’humain (justice, médecine, enseignement) par opposition aux professions plus techniques (ingénierie, sciences physiques). Mais ce qui est dommage, c’est que Milgram n’ait pas eu l’idée de demander aux personnes soumises à l’expérience quel type d’éducation elles avaient reçu. Car il y a fort à parier que la tendance à obéir à des ordres humainement inacceptables dépend en grande partie de la relation d’autorité à laquelle on a été soumis depuis sa petite enfance. L’obéissance « au doigt et à l’oeil » est une habitude qui se prend très tôt et qui peut nous faire oublier les effets des ordres auxquels nous obéissons.

Il est très intéressant de rapprocher les résultats des expériences de Milgram d’une étude qui n’a été réalisée jusqu’à présent que sur un nombre relativement faible d’enfants (58) mais qui, si elle est vérifiée, nous apprend quelque chose de très important concernant la manière dont les enfants obéissent à un ordre ou à une demade [2]. Il ressort de cette étude que lorsqu’on demande quelque chose à un enfant de 3 ans, il commence par réfléchir sur la cohérence de ce qu’on lui demande et n’obéit qu’après avoir constaté que l’ordre est cohérent. Par exemple, si on lui ordonne de remplir un gobelet d’eau et s’il a constaté que le gobelet est percé, il n’obéit pas à l’ordre. Que faisons-nous quand nous exigeons l’obéissance immédiate « au doigt et à l’oeil » comme on l’a longtemps fait et comme on le fait encore souvent ? On risque de détruire ce précieux réflexe des enfants qui les fait réfléchir à l’ordre donné avant d’obéir. Si ce réflexe avait été respecté tout au long de l’enfance chez les sujets que Milgram a soumis à ses expériences, se seraient-ils « soumis à l’autorité » comme ils l’ont fait ?

La capacité de désobéir, et surtout de réfléchir pour savoir si on doit obéir ou non, est une capacité essentielle, bien moins répandue qu’on ne le croit, et qu’il faut se garder de détruire chez les enfants.
Inutile de dire qu’à mon sujet de dissertation, la réponse que je proposais était « Non ». Ce n’est pas l’obéissance qui est une vertu, c’est la capacité de réfléchir avant de savoir si on va ou non obéir. Curieusement, lorsque j’ai rencontré d’anciens élèves bien des années après qu’ils aient quitté le lycée, de mes centaines d’heures de cours, c’est souvent la présentation du livre de Milgram qu’ils avaient le mieux retenue. Lisez ce livre, vous ne le regretterez pas.

Olivier Maurel
PEPS n°12

[1] Stanley Milgram, Soumission à l’autorité, Calmann Levy (1994).
[2] www.apa.org/pubs/journals/releases/dev-a0031715.pdf (article en anglais).