Les punitions ont-elles un effet sur le cerveau ?

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Article du Dr. Catherine Gueguen (pédiatre),
publié dans le numéro 7 de PEPS au printemps 2014

Les progrès réalisés ces dernières années dans la connaissance du cerveau affectif de l’enfant sont considérables. ils montrent que oui, paroles humiliantes, menaces et punitions laissent des traces physiques sur le cerveau de l’enfant.

Ces découvertes scientifiques modifient notre compréhension de l’enfant et nos idées préconçues sur une « bonne éducation ». Une relation empathique et aimante se révèle la condition fondamentale pour permettre au cerveau d’évoluer de manière optimale et pour qu’il puisse déployer toutes ses facultés affectives et intellectuelles.

Durant les premières années de la vie, le cerveau est très vulnérable : les relations de l’enfant avec ses parents et son entourage ont des effets profonds sur les structures et les circuits cérébraux, et sur le développement global de son cerveau. Ces relations retentiront ainsi de façon déterminante sur son comportement social et cognitif, notamment sa capacité à surmonter le stress, à vivre ses émotions et à exprimer son affectivité.

Les paroles blessantes et humiliantes
Des chercheurs de l’université de Harvard se sont penchés sur les conséquences des paroles humiliantes. En 2009, Jeewook Choi montre que les paroles blessantes, humiliantes ou méprisantes ont des répercussions néfastes sur le cerveau des enfants et altèrent le fonctionnement de circuits neuronaux et de zones participant à la compréhension du langage. Ces atteintes sont à l’origine de somatisations, de dépressions, de troubles anxieux et dissociatifs (troubles de l’identité, dépersonnalisation) [1]. D’autres études encore montrent que ces paroles blessantes ont des effets potentiellement tout aussi graves que la maltraitance physique, et sont associés à des risques de délinquance et d’agressivité importants. Les enfants qui les subissent peuvent développer des troubles de la personnalité : personnalité borderline, narcissique, compulsive et paranoïaque [2].

Et les punitions corporelles ?
Les châtiments corporels ont aussi des effets très délétères sur le cerveau.
En 2010, Jaimie Hanson, de l’université du Wisconsin, étudie en IRM le cerveau d’enfants ayant subi diverses punitions corporelles. Leur cortex orbito-frontal présente une diminution de son volume [3]. Or cette région joue un rôle primordial dans nos capacités d’affection, d’empathie et dans notre sens moral et participe à la régulation de nos émotions, ce qui explique les difficultés rencontrées par ces enfants dans leur vie relationnelle.

En 2009, Akemi Tomoda, chercheur à Harvard, étudie en IRM le cerveau de jeunes adultes qui ont subi durant leur enfance des « corrections » avec des ceintures, lanières ou autres objets. Ils ont reçu ces sanctions en moyenne douze fois par an pendant trois ans, dans le but de les « éduquer ». Il constate que leur cerveau présente une réduction du volume de la substance grise dans la région préfrontale [4]. La zone atteinte est la région la plus antérieure du cortex préfrontal, zone essentielle pour la vie sociale car impliquée dans la connaissance de soi, la capacité de sentir et de comprendre les autres, de réfléchir sur nos actes. Elle joue également un rôle dans l’attention et la mémoire de travail [5].

En 2010, l’équipe de Martin Teicher, de Harvard, montre que les punitions corporelles altèrent les voies dopaminergiques (le système de motivation-récompense) ce qui peut conduire à une grande vulnérabilité aux drogues et à l’alcool [6].

Plusieurs études récentes confirment les effets très négatifs des fessées et des gifles.

Parmi elles, une étude canadienne, portant sur 34 653 personnes, a montré le lien entre ces punitions corporelles reçues durant l’enfance et le développement chez l’adulte de troubles de l’humeur, de dépression, de manie, de troubles anxieux, d’une dépendance à l’alcool et aux drogues et de troubles de la personnalité, en particulier des troubles dissociatifs [7].

L’environnement affectif et social
Tout ce que vit l’enfant retentit sur son devenir en modelant le développement de son cerveau, affectant son fonctionnement global aussi bien sur le plan affectif – émotions, sentiments, capacité relationnelle – que cognitif – c’est-à-dire intellectuel : mémoire, apprentissage, réflexion…

Ainsi, l’environnement affectif agit sur le développement des neurones, leur myélinisation, la formation des synapses, les circuits neuronaux, le fonctionnement de certaines structures cérébrales particulièrement importantes, la sécrétion de molécules cérébrales (sérotonine, dopamine, gaba, ocytocine, etc.), le fonctionnement neuro-endocrinien de l’axe hypothalamo-hypophysaire qui régule le stress, et il influence l’expression de certains gènes qui interviennent aussi dans la régulation du stress.

Quand l’enfant vit dans un environnement affectif bienveillant, aimant et empathique, il va pouvoir se développer harmonieusement, À l’inverse, l’absence d’un environnement bienveillant peut entraîner beaucoup de souffrance et de pathologies : problèmes de comportement, agressivité, anxiété, dépression et difficultés d’apprentissage.

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L’enfant n’est pas un tyran, il a juste un cerveau immature
Généralement, les adultes voudraient que les enfants soient sages, raisonnables, qu’ils obéissent immédiatement. Nombre d’entre eux se plaignent que leur bambin de trois ans fait des caprices, des colères, hurle, fait des cauchemars, ne veut pas dormir seul, etc. Mais c’est normal à cet âge ! La partie du cortex qui contrôle nos émotions et nos impulsions ne commence à maturer qu’entre cinq et sept ans. En dessous de cinq ans, le cerveau archaïque et émotionnel domine et l’enfant se contrôle difficilement : il tempête pour obtenir ce qu’il aime, de même qu’il est traversé par des peurs incontrôlées, de véritables angoisses et de très grands chagrins. Il ne s’agit ni de caprices, ni d’un trouble pathologique du développement mais de la conséquence d’une immaturité normale de son cerveau.

Nous, les adultes, avons dans notre cerveau une structure très complexe, le cortex préfrontal, qui nous permet, quand nous sommes envahis d’émotions désagréables, d’analyser la situation, d’y réfléchir, de prendre du recul et de réaliser que nous pouvons agir pour la modifier.

Chez l’enfant, le cortex préfrontal n’est pas du tout mature, les circuits qui le relient au cerveau émotionnel ne sont pas encore bien fonctionnels. Les cerveaux émotionnel et archaïque sont dominants. L’enfant ne peut donc pas réagir comme un adulte. Ce n’est pas qu’il ne sait pas ou ne veut pas, c’est qu’il ne peut pas, car ses structures et réseaux cérébraux ne sont pas encore suffisamment fonctionnels. Lorsqu’un petit enfant est en colère, triste, angoissé ou apeuré, ses émotions sont extrêmement intenses, sans qu’il ait la capacité de s’apaiser et de se consoler seul. Il a besoin d’aide pour retrouver son calme, afin d’éviter qu’un stress destructeur n’envahisse son organisme.

Lorsqu’un adulte apaise un enfant en pleurs ou en colère, il l’aide à développer des connexions essentielles entre de nombreuses cellules de son néocortex et de son cerveau archaïque et émotionnel. Elles lui permettront, avec le temps, de calmer les sentiments de danger imminent, de menace, de peur, déclenchés par son cerveau émotionnel.

Des limites données avec empathie
Être empathique, apaisant et aimant ne veut pas dire céder à toutes les envies de l’enfant ni à toutes ses impulsions. Dire non, lui donner des limites se fera avec calme et douceur, sans jamais lui faire peur. Ce moment de la vie de l’enfant où il est soumis à de véritables tempêtes émotionnelles ne durera pas si les adultes l’apaisent au lieu de le réprimander plus ou moins violemment, en le menaçant, en criant, en s’énervant, en le punissant ou en le frappant.

Le stress est très délétère. Le chantage, les menaces, les paroles dévalorisantes, les gestes brusques ou brutaux envers l’enfant (le pousser, le tirer ou le frapper), lui faire peur en criant ou en faisant les gros yeux, toutes ces attitudes provoquent un stress important très préjudiciable pour son cerveau. Quand l’enfant est stressé, son organisme sécrète de l’adrénaline et du cortisol, molécules qui en quantité modérée ne sont pas nocives mais qui deviennent très toxiques quand leur sécrétion est fréquente et abondante. Un stress important chronique peut amener le cortisol à détruire les neurones dans des structures cérébrales très importantes (cortex frontal, hippocampe, amygdale, cervelet, corps calleux).

La peur
L’amygdale, centre de la peur, est parfaitement mature dès la naissance. En revanche, les structures cérébrales qui ont pour rôle de freiner l’amygdale et donc d’apaiser la peur, l’aire orbito-frontale et l’aire ventro-médiane, sont, elles, peu fonctionnelles chez le jeune enfant.

Il peut donc avoir très peur sans être capable de se raisonner et de se calmer. La peur est alors très nocive pour lui.

L’amygdale est déjà capable chez le tout-petit de stocker des souvenirs, mais ces souvenirs sont inconscients. Tous les moments de peur vécus durant l’enfance laissent une empreinte dans l’amygdale, qui les enregistre et ne les oublie plus. Ils continuent alors à agir sur l’enfant sans qu’il en ait conscience, le perturbent et modifient son comportement.

Quand un adulte s’énerve, est en colère, crie, « fait les gros yeux », punit, est angoissé, a peur, il transmet directement son énervement, sa colère, son angoisse, sa peur à l’enfant. Toutes ces situations stressent l’enfant et restent mémorisées dans son amygdale de façon inconsciente. Ce fonctionnement de l’amygdale nous permet de comprendre pourquoi nous ne nous souvenons pas des traumatismes vécus dans nos premières années.

L’éducation par la peur et par la menace est nocive et laisse des traces souterraines, délétères, qui continuent à agir à l’âge adulte.

La dureté physique ou psychologique durant l’enfance freine le bon développement des enfants. Elle les rend agressifs, dépressifs, anxieux, et a des répercussions sur leur vie d’adultes en termes de santé physique et psychologique. Elle peut même laisser une empreinte sur l’expression des gènes et se transmettre alors à la génération suivante.

Cela représente un coût très important pour la personne, car elle souffre et ne s’épanouit pas, mais également pour toute la société, qui doit prendre en charge ses difficultés physiques et psychologiques, parfois très importantes, ses difficultés d’apprentissage et ses troubles du comportement, qui peuvent aller jusqu’à des conduites d’agression et de délinquance.

Au contraire, accompagner les enfants avec délicatesse et tendresse leur permet de développer au mieux toutes les capacités de leur cerveau, de s’épanouir pleinement et d’être heureux.

 

[1] Choi and al. (2009), “Preliminary evidence for white matter tract abnormalities in young adults exposed to parental verbal abuse”, Biol Psychiatry, Feb 1,65 (3) : 227-34.
[
2] Teicher MH and al. (2006), “Sticks, stones, and hurtful words: relative effects of various forms of childhood maltreatment”, Am J Psychiatry, 163: 993-1000.
Tomoda A and al. (2011), “Exposure to parental verbal abuse is associated with increased gray matter volume in superior temporal gyrus”,
Neuroimage, 54 Suppl 1:S280-6.
Teicher MH and al. (2010), “Hurtful words: association of exposure to peer verbal abuse with elevated psychiatric symptom scores and corpus callosum abnormalities”,
Am J Psychiatry, 67(12):1464-71.
[
3] Hanson J and al. (2010), “ Early stress is associated with alterations in the orbitofrontal cortex: A tensor-based morphometry investigation of brain structure and behavioral risk”, Journal of Neuroscience, 30 (22), 7466-72.
[
4] Tomoda A and al. (2009), “Reduced prefrontal cortical gray matter volume in young adults exposed to harsh corporal punishment”, Neuroimage., 47 Suppl 2:T66-71
[
5] La mémoire de travail a en charge le traitement et le stockage des informations à court terme (Ndlr).
[
6] Sheu YS, Polcari A, Anderson CM, Teicher MH. (2010), “Harsh corporal punishment is associated with increased T2 relaxation time in dopamine-rich regions », Neuroimage, 1; 53 (2):412-9.
[
7] Afifi T O and al. (2012), « Physical Punishment and Mental Disorders: Results From a Nationally Representative US Sample » , Pediatrics, 130:2 184-192.

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