La pose de limites en dix approches pratiques

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Article de Catherine Dumonteil Kremer
publié dans le numéro 3 de PEPS

Voici quelques techniques de survie à l’usage des parents qui veulent sortir de la répression éducative. Ce sont des pistes possibles, à vous de les faire évoluer, d’en trouver de nouvelles. C’est aussi une sorte de protocole qui a beaucoup simplifié ma vie de famille.

1. Votre enfant est toujours en accord avec vous
Oui je sais, c’est difficile à croire.
La coopération de mon enfant, voilà un thème qui m’a donné beaucoup de mal, j’ai énormément rouspété : « Pffff, mais pourquoi ne veut-il jamais… ? Et pourquoi fait-il toujours… » Enfin bref, j’étais insatisfaite jusqu’à ce que je remarque que mes enfants étaient le plus souvent en accord, non pas avec ce que j’exprimais, mais avec mes émotions, celles que je gardais en moi et qui ne me rendaient pas particulièrement agréable. Quand je travaille à être de meilleure humeur, mes enfants suivent car mes vibrations sont contagieuses. Plus facile à dire qu’à faire, mais c’est une information importante, qui s’applique dès leur naissance (et même in utero, vous l’aurez probablement remarqué !)

2. Chaque enfant est unique
Un petit miracle s’est produit entre mon premier et mon troisième enfant. Pour mon aînée, je passais tout mon temps (ou une grande partie de celui-ci) à guetter ses avancées dans le domaine « psychomoteur », inquiète à l’idée que ses progrès ne correspondent pas à ceux répertoriés dans les livres. Mais j’ignore quand la troisième a trouvé la position assise, ni même si elle a marché à quatre pattes.
Certes, vous pouvez vous informer sur le développement de l’enfant et ses besoins à chaque étape de sa vie, pour ne pas exiger de lui ce qu’il ne peut pas faire, mais essayez de ne pas en faire un dogme comme je l’ai fait personnellement. La fréquentation de certaines listes de discussion
1 et de groupes de parents, ainsi que l’observation de votre petit, vous en diront plus que le meilleur des livres sur l’éducation des enfants.

3. Il n’y a pas de bêtises, il n’y a que des expériences
Voici une nouvelle définition du mot bêtise : « Nom féminin désignant une action inadaptée qui est généralement la conséquence d’un manque d’attention, le fruit d’une blessure. Peut aussi correspondre à une simple maladresse due au manque d’expérience de l’enfant. » Cela modifiera peut-être votre regard sur les comportements que vous jugez inadaptés.
Plus que tout, les êtres humains aiment apprendre et comprendre. Les multiples explorations faites par le tout-petit sont encore trop souvent considérées comme des « erreurs » voire des « fautes ». La tape sur la main qui peut s’ensuivre blesse l’enfant et son désir dévorant de découverte. Il y a d’autres moyens pour l’aider.

4. La prévention, ça aide
Même si je suis ouverte à l’imprévu, j’aime savoir de quoi ma journée sera faite. Et vous ? Il en va de même pour les enfants. Un grand nombre de problèmes surviennent parce que l’on n’a pas pris la peine de les en informer, et qu’ils se retrouvent dans une situation inattendue pour eux, parfois inquiétante. Leur comportement en est perturbé et ils font alors ce que certains appellent des « bêtises ».

5. Ce à quoi vous direz toujours « non » !
Avez-vous réfléchi aux comportements auxquels vous tenez à mettre un terme ? Et si vous faisiez une liste de vos idées sur la question ?
Je partage avec vous la mienne pour des enfants de deux à six ans : Ne pas blesser d’autres enfants, des adultes, des animaux, ne pas dégrader le matériel, le nôtre et celui d’autrui. Cela m’a aidée à garder mes amis et amies, même à l’âge où mes petites exploratrices vibraient intensément à l’idée de découvrir un nouvel intérieur, ce qui était propice aux expérimentations, certes, mais pas toujours au maintien des liens amicaux.
Une fois que vous aurez clarifié vos règles non négociables, n’hésitez pas à dire « non » de façon claire et honnête, avec délicatesse, sans gêner votre enfant ou l’embarrasser publiquement. Après un « non », une déception plus ou moins grande se manifestera. Votre enfant sera triste ou en colère, il aura besoin d’être écouté à ce moment-là. C’est le fait de lui refuser cette écoute qui le blessera, bien plus que le « non » en lui-même.
D’autre part, respectez les « non » de vos enfants, ils ont aussi besoin de poser des limites à leurs parents.

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6. Toute votre intelligence aimante est requise
Poser des limites sans menaces, chantage affectif, culpabilisation, punition-récompense ni coups requiert toute votre intelligence aimante, cela prend du temps et beaucoup d’énergie. Pour ma part, j’ai très vite révisé mes attentes à la baisse. Avant d’exiger quoi que ce soit de mon enfant, je me suis posé les questions suivantes : D’où provient cette exigence ? Est-ce une simple reproduction des règles que mes parents m’ont imposées ? Cela a-t-il du sens pour mon enfant ? Penser chaque situation comme si elle était entièrement nouvelle m’a énormément aidée à sortir des actions automatiques.
Je me souviens d’une famille où les enfants avaient demandé à déplacer le portique de jardin dans le salon. La première réponse des parents avait été : « Non, ça ne se fait pas ! ». Par la suite, ils ont réfléchi : leur salon était immense, meublé avec du mobilier de récupération. Ils ont fini par se demander pourquoi ils refusaient cette demande, et ils ont accepté de déplacer le portique pendant les hivers.

7. Les comportements difficiles à supporter pour vous
– Des besoins non comblés
Quand votre enfant se conduit de façon inacceptable selon vos critères, il y a une question miracle : ne serait-il pas par hasard en train de vous demander quelque chose ?
Les tout-petits ont cette faculté de passer de l’insatisfaction à la crise de rage en quelques secondes. Alors, de quoi a-t-il besoin ? Peut-être a-t-il faim ou soif, ou est-il fatigué de parcourir les rayons du supermarché après sa journée d’école ? A-t-il accumulé des tensions durant les dernières heures ? Il y a peut-être beaucoup de disputes à la maison ces derniers temps, un déménagement qui se prépare, une grossesse, il a besoin de temps avec vous, etc. ? Les raisons peuvent être très variées. En se posant des questions, on finit par trouver la source du problème et du coup par le résoudre de manière très personnalisée.
– Ne serait-il pas en train de réinventer la roue ?
C’est la deuxième possibilité, et pour ce qui concerne ses découvertes, il y aura toujours mille réponses créatives à mettre en place. De plus chaque situation constitue un cas particulier. Voici un exemple :
Votre enfant renverse systématiquement une bouteille de shampooing dans la baignoire. En réalité, il fait des expériences avec les liquides et leur viscosité. Les bulles l’intéressent, verser le passionne. Quel dommage de mettre un terme à cette activité ! Cela dit, la majorité des parents avec lesquels je travaille sont indignés à l’idée de décupler leur budget shampooing. J’en fais partie, je dois bien le dire.

Voici les idées que j’ai trouvées :
Tout d’abord expliquer pourquoi vous n’êtes pas d’accord pour qu’il fasse cela, c’est un préalable indispensable. En même temps, ne pas vous attendre à ce qu’il en tienne compte. Son besoin de vivre des expériences est très intense !

  • Ne plus ranger de bouteille sur le bord de la baignoire est la solution la plus tranquillisante pour vous, mais elle s’avérera sans doute frustrante pour lui.
  • Lui proposer un bain moussant et des bouteilles de shampooing vides à remplir et à vider ; en faisant cela, vous remplacez une activité par une autre équivalente.
  • Lui donner la possibilité d’utiliser le shampooing pour se laver lui-même les cheveux ou laver les vôtres

Tout dépend de ce qu’il recherche dans le fait de vider une bouteille de shampooing : est-ce le contact avec le produit ? La mousse ? Le simple fait de vider un flacon ?
Ayez confiance en lui. En quelques semaines, cette question sera résolue, surtout si vous n’en faites pas un combat et que vous savez vous affirmer avec souplesse et clarté.

– Votre enfant n’est pas prêt
Il n’a que très peu d’expérience, et il va lui falloir du temps pour apprendre ce qui l’intéresse le moins. Les conventions sociales en sont un bon exemple.
Votre petit veut plus que tout avoir un rôle au sein de sa famille et être considéré. Il mettra quelques années avant d’adopter les conventions sociales de votre groupe de référence. Les bambins autour de deux ans ont une passion pour l’imitation qui ne dure qu’un temps, ils jouent avec nos façons de faire dans le but de s’y entraîner, et passent rapidement à d’autres expériences. Dans ce domaine comme dans d’autres les enfants apprennent par imitation, alors être conscients de notre comportement peut donner des résultats à long terme. Car un apprentissage se fait progressivement, par pallier.

Dans les situations d’urgence, du type : il s’apprête à traverser une route sans être accompagné, il va mordre ou frapper le fils d’une amie, etc., vous pouvez contenir physiquement votre enfant. Veillez à ce que vos gestes ne soient pas violents, prenez-le dans vos bras. Il est possible qu’il vive un chagrin ou une colère du fait de l’impuissance qu’il éprouve. Écoutez les émotions qui s’expriment (voir l’article « Comprendre et accompagner les émotions de nos enfants », p.58).

8. Les réactions disproportionnées sont des pistes de travail sur soi
Quand vous surréagissez, il y a de grandes chances pour qu’une situation que vous avez connue enfant se rejoue, un peu à votre insu. Ces situations peuvent vous permettre de travailler sur vos anciennes blessures et de les apaiser (voir l’article à ce sujet p.21)

9. OUI !
C’est un mot merveilleux, en particulier quand il est formulé sans arrière-pensée, sans culpabiliser les enfants. Oui à ses demandes, oui à ses explorations, oui à son être vivant et enthousiaste. L’acceptation produit confiance, sécurité, et une vision positive de la vie.

10. D’autres parents partagent vos préoccupations
Échangez avec d’autres parents au sein d’un groupe de soutien. C’est un grand soulagement de voir que les autres rencontrent les mêmes difficultés que nous et trouvent des solutions créatives qu’ils sont prêts à mettre en commun.

En conclusion, avant toute chose : comprendre !
J’ai le sentiment que ces nombreux questionnements m’ont amenée à mieux comprendre ce que vivaient mes filles. Un enfant a toujours une excellente raison pour agir comme il le fait (ce qui ne signifie pas que nous devrions le laisser faire quoi qu’il fasse), il ne sait pas qu’il enfreint des règles, il essaie de trouver des solutions pour lui-même. Ce travail nécessite beaucoup de réflexion, fait appel à notre intelligence et à nos qualités de cœur, et ne peut être remplacé par aucune méthode. C’est, je trouve, l’un des aspects les plus stimulants de l’art d’être parent.

1Voir encadré de la page 49