Celles qui : Portrait de femmes qui changent le monde

Andréa Bescond

Andréa Bescond est la réalisatrice du long-métrage Les chatouilles, une oeuvre poignante sur un thème difficile à aborder : les violences sexuelles sur enfant. Ce film a reçu le César de la meilleure adaptation, car Andréa avait d’abord écrit une pièce de théâtre, Les chatouilles ou la danse de la colère. Danseuse ? Comédienne ? Aujourd’hui, elle écrit surtout beaucoup, animée d’une intense énergie.

Je n’ai abandonné ni la danse, ni la comédie, mais ce qui domine aujourd’hui c’est le travail d’autrice : écrire des ouvrages pour les enfants, comme ma collection Et si on se parlait, mais aussi des scénarios et un peu de littérature.

L’origine des Chatouilles
Ma vie a été fortement dirigée par le traumatisme subi à 9 ans, quand j’ai été violée. J’ai fait une amnésie traumatique partielle, mais je savais qu’il était arrivé quelque chose, et heureusement la danse m’a beaucoup aidée : je suis partie en école professionnelle, j’ai fait le conservatoire national, je m’y suis vraiment lancée corps et âme, et cela m’a sauvée.
Vers 23 ans, j’ai su que l’agresseur devenait grand-père d’une petite fille et je ne pouvais plus me taire. Même si je n’étais pas prête psychologiquement, j’ai quand même porté plainte. Il y a eu deux ans d’enquête et de travail judiciaire très bien menés par les gendarmes. Cet agresseur était déjà connu pour des faits de pédo-délinquance, des attouchements sur sa nièce. C’est quelqu’un qui avait déjà sévi. J’ai trouvé difficile de prendre tout mon courage pour aller révéler un secret horrible qui a détruit ma vie et de me rendre compte que c’était un secret de Polichinelle, comme dans beaucoup de petites villes ou de familles. Mon affaire a été traitée par la cour d’assises, ce qui est presque un miracle aujourd’hui. L’agresseur a écopé de dix ans de prison et il en a fait six.

À la suite de ce procès, je me suis sentie un peu abandonnée. J’ai été déclarée victime par la justice mais à l’intérieur je me suis écroulée… et c’est là que j’ai compris que les conséquences psychotraumatiques des violences sexuelles sur mineur étaient absolument terribles, puisque j’ai redoublé d’addictions et d’énergie suicidaire. La justice est une réponse, une étape de la réparation mais l’accompagnement thérapeutique est absolument nécessaire.

J’ai eu la chance de rencontrer Éric Métayer, l’homme de ma vie, et je lui ai parlé assez vite de ce que j’avais subi. Il m’a encouragée à écrire. Cela a pris un peu de temps, nous avons écrit des pièces de théâtre ensemble, notre premier enfant est arrivé, et quand j’étais enceinte de notre deuxième enfant, c’est là que j’ai commencé à écrire Les chatouilles, la pièce de théâtre autour des violences sexuelles vécues par Odette. À l’époque, je ne disais pas que c’était mon histoire, c’était trop compliqué pour moi. Puis, au bout de plus de deux cents représentations, je me suis dit : « Andréa, tu ne peux pas prôner la libération de la parole si tu n’es pas capable de dire que cette histoire-là t’appartient » et en fait, quand j’en ai parlé, cela m’a complètement soulagée, cela m’a offert une deuxième vie. J’étais ancrée en moi-même, et depuis, je n’ai plus de difficulté à mener ce combat. Heureusement, j’ai un très bon thérapeute et une famille très soutenante.

Un combat global qui nous concerne tous
Aujourd’hui, ce qui me pousse à agir c’est de savoir que 165 000 enfants sont violés chaque année en France, qu’un enfant est tué sous les coups de ses parents ou d’un proche tous les quatre jours.
Ce qui me tient le plus à cœur, c’est de m’adresser aux enfants pour leur faire prendre conscience de leurs droits grâce à mes livres, et aussi de m’adresser aux adultes, qu’ils comprennent que protéger un enfant n’est pas un luxe, c’est un devoir.  À partir du moment où l’on met un enfant au monde, on se doit d’être à la hauteur, on se doit de l’accompagner avec le plus de bienveillance possible au moins jusqu’à ses 18 ans, pour qu’il devienne à son tour un adulte équilibré. Ce que je n’arrive pas à comprendre dans ce monde, c’est la complaisance à l’égard des violences sur les enfants.

J’aimerais vraiment voir les chiffres évoluer. Là, un enfant sur cinq est victime de violences sexuelles. Et j’aimerais que dans notre société on considère l’enfant comme un être de droit, ce qu’il est. On a signé la convention de Lanzarote en 2007, nous avons le devoir de faire respecter les droits de l’enfant, et ce n’est absolument pas le cas. J’aimerais bien que la société en général ouvre les yeux, que les gens réagissent, qu’ils signalent, qu’ils interfèrent quand ils voient quelqu’un battre son enfant dans la rue.
On ne peut pas nier que la parole s’est libérée, le #metoo a changé les choses. Je crois que les violences sur les femmes et les enfants, ce combat féministe contre un système patriarcal, et même le racisme, même l’écologie, c’est le même combat qui concerne le même système d’oppression. Tant qu’on ne va pas changer le système, on travaillera avec des rustines. On entend des politiques dire : « Ça y est, on entre dans une ère victimaire. » Non, il y a toujours eu des victimes, sauf qu’aujourd’hui elles ne se taisent plus, c’est ça la différence. Il faut saisir l’occasion de bousculer les vieux acquis. Mais pour cela, il faut le vouloir. Tant qu’on pensera que les luttes contre les violences sont des luttes misandres, on n’avancera pas.

Les résistances d’État, on les connaît. Il y a des gens qui n’ont pas du tout envie de changer le système, ils ne sont pas connectés à la citoyenneté, ils ne sont pas connectés à ce qu’on vit dans la rue. Quand j’entends Jean-Michel Blanquer dire encore ce matin qu’il suffit de s’habiller de façon républicaine à l’école, donc c’est la faute des filles encore une fois, c’est assez incroyable. 50 % des violences sexuelles sur mineurs sont perpétrées par des mineurs et 98 % de ces agresseurs sont des garçons, c’est donc un vrai problème, et au lieu d’éduquer nos garçons, on va demander à nos filles de faire des efforts.

On prend les choses de la mauvaise manière, et surtout, les politiques mises en place ne sont pas connectées au terrain. Au lieu d’aller écouter toutes les associations qui se démènent depuis des années, qui alertent et qui savent, on donne la parole à des ministres en costume cravate qui ne savent pas ce que c’est. On noie le poisson, on fait un Grenelle, de la réunionite aiguë, et il y a toujours autant de femmes qui meurent sous les coups de leur conjoint ou de leur ex-conjoint. On attend toujours le bracelet électronique. Souvent, les plaintes ne sont pas reçues, pas écoutées. Ce que je remarque aujourd’hui, c’est que les médias s’engagent beaucoup plus, et c’est bon signe. Je reçois de nombreuses invitations. Il y a deux ans, à la sortie du film Les chatouilles, nous avons eu une grosse couverture médiatique. Les journalistes avaient envie de parler du film, surtout des acteurs, Karin Viard et Clovis Cornillac, mais aussi un peu de pédocriminalité.

Je pense aussi à nos ados qui apprennent le sexe par la pornographie. Personne ne leur dit que c’est un message de non-consentement. On n’apprend pas à nos enfants leur corps, l’importance de l’intégrité physique, psychologique, sexuelle. Les adolescentes ne savent pas qu’elles ont un clitoris. C’est dommage, parce qu’on a tout, les livres, les outils, mais rien ne se met en lien et il n’y a pas de réelle volonté politique ou sociale. Personne ne se sent bien dans la délinquance, les mineurs agresseurs ont besoin d’être aidés, éduqués au consentement, à la beauté de l’amour, au respect. Ce n’est pas une histoire de morale. Les adultes ne font pas leur travail de prévention.

Continuer à agir malgré les difficultés
Actuellement, je continue à crier haut et fort pour la condition de l’enfant. Avec mon mari Éric Métayer, nous tournons deux films cette année, nous en sommes très heureux et nous allons continuer à écrire. On nous a proposé un scénario pour la télévision qui concerne tout ce qui précède les violences physiques et sexuelles, toutes les choses que les gens ne perçoivent pas forcément avant que cela ne devienne catastrophique. Et nous tournons aussi un long-métrage, une fiction sur les aînés.

Je suis souvent en colère et découragée, je trouve que ça ne va pas assez vite, particulièrement sur le plan législatif, où cela reste très chaotique. On a beau crier, brandir le poing, cela fait des années que les chiffres sont là, que les associations sonnent l’alarme constamment mais c’est toujours la même réponse, c’est-à-dire l’inertie…

J’ai joué Les chatouilles à quatre cents reprises, j’ai beaucoup tourné, j’ai moins vu mes enfants, c’était un sacrifice et j’ai d’ailleurs arrêté d’être sur scène pour cette raison. Je suis heureuse que ce soit une autre comédienne qui joue. Le spectacle existe et moi je peux être avec mes enfants le soir.

Je pense que ma capacité à agir est liée à ce que j’ai vécu mais que c’est aussi un tempérament. Je n’aime pas l’injustice, ça m’a toujours irritée. J’ai un papa qui est comme ça aussi, je l’ai souvent vu aider les gens.
Ce qui me rend le plus heureuse, c’est ma famille, mes proches. Plus je vieillis et moins il y a de gens autour de moi. Je crois vraiment au plaisir simple des choses, un bon dîner entre amis par exemple. Hier, nous avons passé la journée dans le jardin, nous avons joué au badminton, on n’était que tous les quatre, et dans l’après-midi on a regardé Matrix, nous avons bien profité de cette journée. Je sais très bien que quand je mourrai, ce seront des souvenirs comme ceux-ci qui me reviendront, des choses simples, pas d’être sur scène avec beaucoup de gens debout, même si cela a été de grands moments de ma vie. On nous fait croire que le bonheur est dans le succès alors que je crois que le bonheur est dans la vie simple avec des relations sincères. Si quelqu’un a envie d’agir mais n’ose pas, je voudrais lui dire de faire des choses dans la vie, à moins de vouloir avoir écrit sur sa pierre tombale « potentiel intact ».

Si je n’avais qu’une chose à dire, ce serait : aider un enfant n’est pas une option, c’est un devoir.

Propos recueillis par Anne-Marie Bosems
PEPS n°31