Actualité

PEPS s’engage au côté des familles en IEF

Ma première conférence de presse, avec Najat Vallaud-Belkacem, ministre de l’éducation, sur le thème de l’IEF et des écoles hors contrat, n’a pas manqué d’émotions ! Commencée plus tôt que prévu, elle a fini dans la précipitation, réduisant les questions à la portion congrue. Nous avons ensuite été laissés entre les mains d’Olivier Noblecourt, directeur-adjoint du cabinet, qui s’est au contraire montré très disponible. Puis, en sortant, je me suis jointe à une longue discussion de trottoir entre des parents non-scolarisants et Thomas Lewin, attaché en charge des écoles hors contrat.

Résumé des mesures annoncées
– Ouverture des établissements hors contrat soumise à acceptation (elle se fait actuellement sur simple déclaration, avec possibilité d’opposition).
– Détermination des modalités et du lieu du contrôle de l’IEF par l’inspection académique.
– Injonction de scolariser s’il y a eu deux refus, sans motif légitime, de soumettre l’enfant au contrôle.
– Projet de décret relatif au contrôle du contenu requis des connaissances des enfants en IEF ou en établissement hors contrat, contenu basé sur les attendus de fin de cycle.
– Possibilité de soumettre l’enfant à des exercices écrits ou oraux.
Mesures auxquelles s’ajoute un document détaillé à l’usage des inspecteurs et dont l’objectif serait de réduire l’arbitraire des contrôles.

Des discours trop rassurants
Les discours rassurants du ministère mettaient en évidence d’importantes contradictions.
Ainsi, l’un des points qui m’a paru essentiel dans l’allocution de N.V.B. est l’affirmation que la référence aux acquis attendus de fin de cycle ne donnerait pas lieu à une obligation de résultat. Or rien de tel n’est mentionné dans le dossier de presse qui nous a été remis, et le terme « requis » du projet de décret indique plutôt le contraire. J’ai donc demandé à O.N. ce qui garantirait cette non-obligation de résultat, ce à quoi il a répondu « la loi », réponse qui me semble bien succincte alors que les contrôles actuels restent très arbitraires sur ce point.
Le terme employé par N.V.B. et le dossier de presse est que l’enfant « pourra » être soumis à des exercices, or selon O.N. le texte final pencherait plutôt pour « sera » soumis, afin d’éviter des polémiques analogues à celles sur le lieu du contrôle. C’est un point qui selon lui reste encore à discuter. S’il n’y a pas obligation, pourquoi la faire apparaître dans le texte, alors qu’il existe des formulations non contraignantes et non ambiguës ? Serait-ce un os à ronger pour les associations d’IEF ?
O.N. a aussi insisté sur le fait que le socle commun et les attendus de fin de cycle étaient un ensemble de compétences et non de connaissances, et n’impliquaient donc pas un programme à respecter. Pourtant, il s’agit bien aussi de connaissances, ainsi que l’a exprimé N.V.B. Ce qui m’invite à rappeler, pour en revenir à l’obligation de résultat, qu’il est bien évident que tous les élèves sortant des établissements scolaires publics ne maîtrisent pas l’ensemble de ces connaissances.
Enfin, la question primordiale de savoir qui de l’enseignement ou de l’enfant est soumis au contrôle de l’IEF, sur laquelle les associations avaient obtenu des avancées, semble reculer de nouveau. Les textes qui nous ont été fournis précisent d’un côté que le contrôle est « un entretien avec les personnes responsables de l’enfant en présence de ce dernier », mais de l’autre qu’il s’agit de « soumettre l’enfant au contrôle ».

Les apprentissages informels
Il nous a été dit et répété qu’il n’était pas question de restreindre la liberté pédagogique. Et la forme de cette liberté la plus en adéquation avec la parentalité positive est celle de l’apprentissage informel. Mais contrôler l’apprentissage informel, « pédagogie de la vie », est une gageure, et il me semblait exister un risque qu’il puisse être assimilé à ces « enseignements indigents » qui avaient été fustigés. J’ai donc voulu connaître auprès d’O.N. la position du ministère sur ce sujet. Voici le dialogue qui en a résulté :
– Connaissez-vous les apprentissages informels ?
– Oui.
– Êtes-vous d’accord qu’ils rentrent dans le cadre de la liberté pédagogique ?
– Oui.
– Savez-vous qu’il s’ouvre de plus en plus d’écoles de type Sudbury ou Summerhill ?
– Oui.
– Ces écoles auront-elles l’autorisation d’ouvrir ?
– Oui.
Ce sont des réponses très positives ! Ce qui l’est moins, c’est qu’O.N. a affirmé que certains inspecteurs connaissaient les pédagogies nouvelles, mais qu’on ne pouvait pas les y former tous. La formation est sans doute secondaire par rapport à l’ouverture d’esprit, mais il reste à craindre l’arbitraire qui pourrait découler du manque de l’une ou de l’autre.

Le respect de l’enfant
En sortant du ministère, j’ai trouvé des parents en train de discuter avec T.L., et bien que répétant que ce n’était pas dans ses attributions, ce dernier montrait une certaine volonté de dialogue. La principale question débattue était celle des exercices auxquels serait soumis l’enfant. Ce terme répété de « soumettre » l’enfant me paraît d’ailleurs très significatif du décalage entre le point de vue du ministère et celui de la parentalité positive. Les parents affirmaient ne jamais faire faire d’exercices eux-mêmes à l’enfant, et T.L. leur répétait qu’on ne leur demanderait pas de le faire. Lorsqu’il a fini par comprendre qu’ils sous-entendaient par là qu’ils ne voulaient pas non plus que l’inspecteur le fasse, il a levé les bras au ciel !
Pour les parents, il entre dans le respect de l’enfant de ne pas l’obliger à répondre à une personne qu’il ne connaît pas s’il ne le veut pas. Mais ce point de vue ne semble pas entendable par le ministère.
Une discussion sur la lecture m’a amenée à demander à T.L. ce qu’il pensait qu’il arriverait lors du contrôle d’un enfant de 8 ou 9 ans qui ne sait pas lire [1], car c’est un point qui se révèle déjà souvent problématique, mais il a répondu que ce n’était pas de sa compétence. Il a dit plusieurs fois aux personnes présentes que ce n’étaient pas elles, parents engagés auprès de leurs enfants, qui étaient visées par les nouvelles mesures – ce qui n’est pas exact, puisque ce sont souvent ces parents engagés qui refusent que leur enfant soit soumis à un contrôle.

La sanction
Je voudrais terminer par un sujet qui n’a absolument pas été abordé mais qu’il me semble d’autant plus important de mettre en avant, c’est celui de la mise en demeure de scolariser. En effet, pour un grand nombre de familles en IEF, mettre ou remettre leur enfant à l’école n’est pas une option envisageable. Pour beaucoup de parents, l’école n’est pas adaptée aux besoins de leur enfant, et un certain nombre d’enfants ont été déscolarisés parce qu’ils y étaient en souffrance. Or il suffit qu’un inspecteur trouve que deux contrôles sont insuffisants, sur des critères qui ne sont pas ceux de la famille (l’apprentissage tardif de la lecture en étant un exemple), pour que celle-ci reçoive une injonction de scolariser. Dans le cadre d’une pédagogie plus ou moins informelle, cette sanction est particulièrement inadaptée.

Étant donné l’arbitraire existant actuellement, il est difficile de prévoir quel sera l’impact des dispositions proposées et dans quelle mesure les discours affirmant qu’elles respecteront la liberté d’instruction, y compris dans l’apprentissage informel, se confirmeront. D’après O.N., les partenaires devraient encore être consultés, ce sera alors aux associations de continuer à défendre les valeurs du respect des besoins de l’enfant.

Brigitte Guimbal

[1] Voir à ce sujet l’interview du chercheur Alan Thomas ici.

Instruction en famille : nos libertés en péril

IMG_8558article desco

Convaincus de l’importance de la liberté d’instruction, nous avons à cœur de vous informer qu’un décret qui la limite est actuellement en discussion. Ce décret contraindrait les enfants à une progression régulière dans tous les domaines d’un socle commun détaillé, et à se soumettre à des exercices en lien avec les programmes scolaires lors des contrôles.

Alors que d’une part les recherches en neurosciences et en sciences de l’éducation montrent que les apprentissages informels correspondent au fonctionnement optimal du cerveau, et que d’autre part de plus en plus de familles déscolarisent leurs enfants parce qu’ils sont en souffrance à l’école, ces restrictions de la liberté des parents à s’adapter aux besoins de leur enfant nous paraissent inappropriées.

Pour mieux en comprendre les enjeux, nous vous proposons en avant-première une interview du Dr Alan Thomas sur l’éducation autonome (qui paraîtra dans le prochain numéro).

Ce sujet nous concerne tous. Si vous voulez soutenir la cause de la liberté d’instruction, vous pourrez trouver un modèle de courrier à envoyer d’urgence à la ministre sur le site de l’association Les enfants d’abord, www.lesenfantsdabord.org.

L’équipe de PEPS


Alan Thomas : L’éducation autonome

Chercheur anglais en sciences de l’éducation, le Dr Alan Thomas a commencé à étudier les apprentissages informels il y a une trentaine d’années. L’originalité de son travail a été de s’immerger dans des familles pour mieux en comprendre les mécanismes.

PEPS : Dr Thomas, vous avez étudié un grand nombre de familles dont les enfants grandissaient sans école. Que vous ont-elles appris ?
Alan Thomas : Lors de mes premières recherches, l’instruction en famille (IEF) était très peu connue. La plupart des gens n’en avaient jamais entendu parler et étaient parfois choqués de découvrir que c’était possible. À cette époque, tous les parents qui commençaient l’IEF suivaient un programme scolaire. Mais cela restait très différent de l’école, puisqu’il s’agissait d’un enseignement un à un. Généralement, ils faisaient l’école de manière formelle pendant quelques heures le matin, puis l’enfant était libre de faire ce qui lui plaisait pour le reste de la journée.
Mais, peu à peu, ils évoluaient tous vers des apprentissages plus informels. C’est un des résultats qui m’a le plus surpris lors de ma première étude.

PEPS : Qu’est-ce qui provoque cette évolution ?
Alan Thomas : La première raison en est la résistance de l’enfant. À l’école, si la plupart des enfants ne sont pas intéressés par ce que dit l’enseignant, celui-ci ne peut pas s’arrêter. Mais à la maison, cela n’a aucun sens de continuer à enseigner à un enfant qui n’écoute pas. Les enfants opposent une résistance à l’apprentissage formel. Alors, souvent, les parents passent à autre chose.
En même temps, les parents réalisent que l’enfant utilise son temps libre de manière productive : il fait ce qui l’intéresse et il apprend au passage. Ils se rendent compte qu’il sait des choses qu’on ne lui a pas enseignées. Au début, c’est très surprenant pour eux, puis cela les pousse à être moins formels.
Ce sont les parents qui ont découvert l’éducation autonome, pas les universitaires. Ils sont tombés dessus lorsqu’ils ont pris conscience de tout ce que les enfants apprenaient sans que cela leur soit enseigné directement. C’étaient des pionniers.

PEPS : Est-ce que la situation est différente maintenant ?
Alan Thomas : Oui, maintenant l’IEF est en pleine croissance, et tout le monde en a entendu parler. De plus en plus de parents connaissent l’éducation autonome avant de commencer, et on trouve dès le départ un large éventail de situations, depuis l’instruction formelle jusqu’à l’apprentissage totalement informel.
L’éducation autonome est devenue un courant dominant, malheureusement pas dans l’ensemble de la société, mais du moins dans le milieu de l’IEF. Elle représente un défi pour les autorités et les professionnels, qui ont une vision de l’éducation limitée au contexte restreint de l’école et qui refusent l’idée qu’il puisse y avoir d’autres manières de faire. Ainsi, les professionnels n’admettent pas qu’un enfant puisse apprendre à lire sans qu’on le lui enseigne ! À la maison, l’apprentissage de la lecture est différent pour chaque enfant, et peut se situer entre 3 et 10 ans. Donc, plutôt que d’essayer de s’opposer à l’école, il s’agit de présenter un exemple d’alternative.

PEPS : Comment ces enfants apprennent-ils ? Vont-ils acquérir les mêmes connaissances que les enfants scolarisés ?
Alan Thomas : Les enfants apprennent naturellement ce qui fait partie de la culture, au travers des parents et des personnes qui les entourent. Il n’y a pas vraiment d’études sur le sujet, mais je dirais que dans mon expérience ils ont des connaissances beaucoup plus larges qu’à l’école, parce qu’une grande part de ce qu’ils apprennent provient des discussions avec les parents. À l’école, on écoute seulement, il n’y a pas de conversations qui peuvent mener ici ou là et conduire à toutes sortes de sujets. C’est assez magique de voir comment les enfants récupèrent la connaissance, par exemple les bases des mathématiques, sans s’en rendre compte.

PEPS : Mais que se passe-t-il s’il y a beaucoup de domaines que les parents ne connaissent pas ? Cela conduit-il à reproduire les inégalités sociales, comme à l’école ?
Alan Thomas : C’est l’un des grands avantages de l’IEF : si le parent ne sait pas, il explore avec l’enfant, et c’est très enrichissant pour ce dernier. Bien sûr, l’IEF n’est pas parfaite, il se peut qu’il passe à côté de quelque chose. Mais à l’école, la croyance est que si l’on a couvert tous les sujets possibles, alors on a fait son travail, que les enfants aient appris quelque chose ou non. À la maison, quand un thème attire leur intérêt, ils peuvent être incroyablement concentrés, complètement immergés dans ce qu’ils font.
Oui, l’école renforce les inégalités parce qu’elle enseigne les connaissances de la haute classe moyenne, et donc les enfants de ce milieu auront de meilleurs résultats. Ce n’est pas le cas avec l’IEF. J’ai vu des parents de la classe ouvrière déscolariser leurs enfants, non pas par choix, mais parce qu’ils étaient désespérés, parce que leur enfant avait des problèmes à l’école, et ces enfants ont appris aussi bien que les autres.
Lorsqu’un enfant est retiré de l’école, la sagesse dit qu’il aura besoin de plusieurs mois à ne rien faire, juste pour guérir de l’école. J’ai publié un article sur le refus d’école et l’IEF qui citait des cas d’enfants ayant traversé des choses vraiment horribles, et dès qu’ils étaient déscolarisés, leurs symptômes physiques disparaissaient. L’IEF a donc aussi des vertus thérapeutiques !

PEPS : En apprentissage informel, comment se déroulent les journées ?
Alan Thomas : C’est très difficile de le savoir. Mais il est arrivé que certains parents notent, par exemple, tout ce qu’avait fait l’enfant sur une demi-journée, et le résultat est impressionnant, pour les plus autonomes en tout cas.
Cela m’avait échappé lors de ma première étude, mais le jeu, et en particulier le jeu imaginatif, leur donne beaucoup d’occasions d’apprendre et de développer des relations sociales. Ce que j’ai pu constater maintes fois dans mes recherches, c’est qu’ils apprennent aussi beaucoup des autres enfants. Dans les groupes, on trouve souvent des âges très divers, avec beaucoup d’égalité. On peut voir ce qu’on ne pourrait pas imagine à l’école, par exemple deux garçons de 12 ans tirant joyeusement un enfant de 3 ans dans une petite carriole. En primaire, mon fils et ma fille étaient dans la même école, et un jour, je les ai vus par hasard se croiser dans un couloir sans se faire le moindre signe de reconnaissance – en d’autres termes, on ignore ceux qui ne font pas partie de son groupe – et c’est censé être une bonne préparation pour la vie adulte !

PEPS : Et ensuite, que deviennent ces enfants en grandissant ?
Alan Thomas : La plupart des enfants entrent dans l’apprentissage formel vers 15-16 ans. Pour ce que j’en ai vu, la transition ne leur pose pas de problème. J’ai connu des parents qui ont donné le choix à leur garçon de 16 ans entre chercher du travail ou faire des études formelles. Il a suivi des cours à distance à l’université, et il a si bien réussi qu’il est entré à Oxford. Mais l’IEF n’est pas une garantie de réussite. Une fille de ma première étude est allée au lycée, elle a adoré, pas travaillé du tout, et tout raté. Maintenant, à presque 30 ans, elle finit un diplôme de géologie. Entre les deux, elle a fait plein de petits boulots.
Contrairement à ce qu’on pourrait attendre, beaucoup d’entre eux choisissent des métiers classiques, mais qu’ils ont tendance à exercer en indépendants. Ils ont aussi souvent des métiers artistiques, peut-être parce qu’ils ont eu plus d’occasions de développer des compétences à ce niveau en étant à la maison.

PEPS : Quel est le rôle des parents dans l’éducation autonome ?
Alan Thomas : Laisser les enfants faire ce qu’ils veulent, le faire avec eux, faciliter, offrir, répondre, mais jamais insister… C’est moins facile qu’il n’y paraît, et certains trouvent que c’est épuisant ! On laisse juste les enfants grandir, en vivant avec eux au quotidien. Ils savent ce dont ils ont besoin, et c’est en particulier de vivre dans le monde qui les entoure.

Propos recueillis et traduits par Brigitte GUIMBAL