L’enfant roi, nouvel épouvantail éducatif

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Article de Brigitte Guimbal publié dans le numéro 5 de PEPS

En quelques années, et sur un jugement sommaire, l’enfant-roi est devenu le coupable de tous les maux de notre époque. Caricaturé comme dominateur, égoïste et centré sur son plaisir, il serait le principal écueil auquel risquent de se heurter les parents actuels.

Si l’on en croit certains auteurs, les parents en font trop, ils sont trop permissifs envers leurs « petites merveilles », et ne leur posent aucune limite. Pour ces auteurs, cela produit des enfants à l’ego surdéveloppé, qui ne supportent pas la frustration et qui deviennent des tyrans pour leur entourage. D’après eux, ce serait donc par excès d’amour et par manque d’autorité que nous conduirions nos enfants à devenir tyranniques. Mais est-ce bien le cas ?

Coupable ou victime ?
« Quand j’étais enfant, ma sœur et moi n’avions pas le droit de vouloir » raconte Cécile. « Une des formules favorites de mes grands-parents était : Le roi Je veux est mort, c’est son fils Je voudrais qui l’a remplacé. Vouloir était une sorte de péché. »

Le concept d’enfant-roi semble s’appuyer sur l’idée que les enfants sont insatiables, qu’ils en veulent toujours plus. Pourtant, si l’on répond de manière satisfaisante aux besoins d’un enfant, quelle raison aurait-il d’être difficile et exigeant ? Les demandes incessantes de l’enfant prétendument roi ne sont-elles pas au contraire un moyen d’exprimer ses manques, d’essayer d’obtenir ce qu’il n’a pas ?

Il arrive que des parents cherchent à compenser leur manque de disponibilité en offrant des cadeaux à l’enfant. Ils répondent ainsi aux demandes secondaires, mais pas à la principale : celle de leur présence et de leur attention. L’enfant peut alors devenir de plus en plus exigeant parce que ce qu’il obtient ne répond pas à son véritable besoin et qu’il en reste insatisfait.

Au contraire, si ses besoins essentiels sont satisfaits, il lui est beaucoup plus facile d’accepter la non-satisfaction de désirs secondaires, surtout lorsqu’il sait que ceux-ci sont pris en compte autant que possible. Les manifestations émotionnelles en résultant, les « caprices », s’ils sont acceptés et écoutés sans jugement (et non réprimés comme étant la marque d’un enfant mal élevé), vont l’aider à accepter cette frustration.

Avant tout ne pas nuire
Les enfants peuvent-ils devenir insupportables par manque d’interdits ?
Un enfant qui se soumet sous l’abus d’autorité accepte les contraintes par peur et ne les respecte plus dès que la menace s’éloigne. Ainsi, certains enfants semblent très sages et bien élevés en présence de leurs parents, mais dès que ceux-ci ont le dos tourné, ils font en cachette tout ce qui leur est interdit, sans discernement.
La maxime d’Hippocrate pourrait être une forme de réponse à la question des interdits : la seule contrainte qu’il soit légitime d’imposer aux enfants consiste à ne pas les laisser nuire à autrui (ou à eux-mêmes, mais ce n’est pas tout à fait la même question). Cela reste assez subjectif, mais c’est justement cette subjectivité qui amène l’enfant à développer sa compréhension du ressenti de l’autre.

Étant naturellement sociable, l’enfant n’a aucun désir de nuire s’il n’est pas lui-même en souffrance. Là encore, lui laisser le plus de liberté possible va diminuer sa frustration globale et le rendre plus à même d’accepter de son plein gré que « sa liberté s’arrête là où commence celle des autres ».

« En début d’école élémentaire, ma fille rentrait de classe dans un état épouvantable. Elle criait beaucoup, sautait sur les lits, nous donnait des ordres et ne supportait aucune réflexion. La maîtresse m’affirmait qu’elle était très sage et très obéissante à l’école. J’en ai conclu qu’elle ‘se retenait’ pendant des heures, et qu’elle lâchait tout à la maison. Nous avons mis en place des jeux pour l’aider à se défouler à son retour, mais ça ne suffisait pas » rapporte Lena. « Nous avons déménagé et elle a intégré une école où l’institutrice était vraiment très sympa, très à l’écoute. Le comportement de ma puce a changé presque du jour au lendemain ! »

Une pointe de jalousie
Nous vivons une époque de mutation des rapports sociaux, et en particulier des relations adultes/enfants. Certaines personnes ont du mal à vivre cette évolution. Elles peuvent avoir l’impression d’être perdantes des deux côtés : enfants, d’avoir été dominées par les adultes, et aujourd’hui, de ne pas pouvoir contrôler les enfants. Car il est bien rare qu’elles aient reçu elles-mêmes une éducation respectueuse, et les cicatrices qu’elles en ont gardées peuvent rendre leur jugement confus. Certains ont intégré l’idée que les souffrances qu’ils ont subies leur ont été infligées « pour leur bien », et qu’il n’était pas possible de faire autrement.

Alors, quand des parents traitent leurs enfants avec un respect qu’eux-mêmes n’ont pas reçu, ils peuvent se sentir très insécurisés. Il est aussi difficile pour eux de voir un enfant recevoir ce qui leur a manqué à eux-mêmes, et ils peuvent en ressentir une certaine jalousie. Leurs réactions négatives sont liées aux messages qu’ils ont reçus dans leur enfance, et ne sont pas basées sur des constatations réelles.

« Quand mon fils de deux ans m’a donné une tape, je me suis effondrée et j’ai pensé que j’avais tout raté, que mon enfant était en train de devenir un tyran. Je n’arrivais pas à voir qu’il était totalement désemparé par ma grossesse toute nouvelle, et extrêmement inquiet. Je l’ai heureusement compris avec l’aide d’une amie qui avait vécu la même expérience. J’ai pu redresser la barre en le rassurant énormément sur mon amour pour lui, en passant beaucoup de temps à jouer avec lui et lui faire des câlins. Avec le recul, je vois bien que mes peurs étaient en grande partie dues aux messages de mon entourage, qui me disait que j’étais trop laxiste avec lui. » témoigne Aline.

Être et laisser être
Ce n’est pas parce que ses besoins sont respectés qu’un enfant devient difficile, au contraire. Il semble que ce soit plutôt lorsque les parents n’arrivent pas à se débarrasser des marques de l’éducation autoritaire qu’ils ont reçue. Ils se retrouvent alors à réagir en fonction de leur propre enfance, d’une manière souvent incohérente et inappropriée.

Si en général nous respectons nos enfants, lorsque des personnes (y compris nous-mêmes) veulent leur imposer leur volonté, ils vont avoir tendance à se rebeller. Ce comportement peut être très mal accepté et assimilé à celui d’un petit tyran. Il devrait pourtant être bien légitime qu’un enfant demande à être respecté, c’est même un élément essentiel pour nous permettre de nous remettre en question – mais comment le percevoir ainsi lorsque l’on n’avait soi-même aucun droit ?

Dans l’autre sens, lorsque des parents prennent une position d’impuissance, semblent souvent dépassés par les événements, ne savent pas comment empêcher leur enfant de faire du tort, ils lui donnent une image déformée et insécurisante de la réalité. L’enfant aura alors du mal à développer ses capacités d’empathie, et il pourra lui être difficile d’établir des relations satisfaisantes.

Plus nous travaillerons à nous libérer de notre propre éducation, plus nous serons capables d’offrir à nos enfants l’écoute et l’attention dont ils ont besoin. Le respect et l’amour que nous leur apportons les inviteront à redonner respect et amour autour d’eux.

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