La brutalité au quotidien

peps03-couvArticle de Catherine Dumonteil Kremer
publié dans le numéro 3 de PEPS

 « Aïe, tu tires trop fort, arrête, tu me fais mal !  » disait-elle du fond de sa baignoire… Mais sa mère ne l’écoutait pas, il fallait aller vite, il y avait encore tant à faire…
C’est dans une salle de spectacle que j’ai pris subitement conscience de tous ces petits gestes quotidiens qui blessent les enfants. L’actrice incarnait à la perfection l’indignation et la souffrance d’un tout-petit, tandis que sa mère tirait avec force sur ses bras pour faire sa toilette.

Alors me sont revenus quelques-uns des désagréments répétitifs subis par mon corps d’enfant. Le jour où une baby-sitter de passage, en lavant mon visage avec rudesse, m’avait mis du savon plein les yeux. Je me rappelle la brûlure, son manque de compassion. Mes cheveux aussi sont très présents dans ma mémoire corporelle. Les shampoings, les longues séances pour venir à bout de ma « tignasse », comme je l’entendais autour de moi. Il fallait être coiffée, « tirée » à quatre épingles.

Tiré est le mot qui correspond le mieux à ce que subissait mon crâne, les tresses parfaites, les chignons lisses, au prix de longs moments de souffrance et d’ennui. Et puis il fallait supporter ces tiraillements auxquels mon épiderme ne s’habituait qu’au bout de plusieurs heures. Seule consolation, le soir, quand je défaisais toutes ces coiffures élaborées, ma peau se détendait, je sentais un relâchement considérable, que je faisais durer en massant un peu ma tête.

Souffrir pour être belle
« Il faut souffrir pour être belle », j’ai entendu cela un nombre incalculable de fois lorsque ma mère s’attelait à la tâche, coiffeuse chaque jour de cette petite fille qui servait de faire-valoir, et qui donc se devait d’être impeccable.

En matière de brutalités quotidiennes, il suffit d’ouvrir les yeux pour prendre conscience de l’évidence. Ce souci de l’apparence se logeait aussi dans la façon de me vêtir. Je me rappelle les robes à smocks fraîchement repassées, les pulls ravissants irritant ma peau, les ceintures empêchant mon petit bidon de respirer convenablement. Tout cet attirail nécessitait évidemment des mouvements retenus et calculés, s’asseoir « correctement » pour ne pas chiffonner ma robe, contrôler ma respiration pour éviter l’explosion du bouton de mon pantalon, surtout éviter de se salir.

Être sage
Donc ne pas trop bouger. C’est ainsi que je suis devenue très tôt lectrice à temps plein. C’était la seule activité qui me permettait de vibrer sans craindre de sortir de mon rôle d’enfant sage. Ne pas bouger, ne pas faire de bruit, simplement être une statue souriante, pensante, qui échafaude en silence, réfléchissant et observant. C’était possible et même plutôt valorisant pour mes parents. À l’école, il fallait tenir pendant des heures la position assise, là encore il me fallait dompter mon enthousiasme, mon désir d’embrasser la vie en courant de toutes mes forces d’enfant.

J’en ai perdu de la vitalité. Adolescente, je me suis sentie gauche physiquement. Je n’acceptais pas mon corps, je le cachais, ou j’essayais de le transformer.

Un corps de mère
C’est en devenant mère que j’ai vu un avantage à vivre dans un corps. Quand mon premier bébé y a grandi tranquillement, et que son corps à lui m’est apparu après neuf mois de cohabitation réjouissante. Quelle merveille, cette petite-là ! Un corps parfait, tout y était et je ne cessais pas de l’observer, elle et ses petites mains, ses ongles minuscules, ses oreilles délicatement ourlées, sa jolie petite bouche, c’était une découverte pour moi. J’ai su immédiatement qu’elle allait courir dans les bois, sauter dans les flaques, se traîner partout où il serait possible pour elle d’aller, et que l’apparence, l’hygiène, ne viendraient pas invalider ses expériences. Elle s’habillerait et se coifferait comme elle le souhaiterait.

Oui, mais… Je n’ai pas ralenti mon rythme avec ma fille aînée. Je n’avais pas conscience qu’aller vite, c’est agir sans conscience, et peut-être rendre certaines situations inconfortables ou blessantes.

La douceur, l’attention, c’était très difficile à vivre, d’autant qu’avec mon premier enfant j’étais dans une situation de travail à temps plein. Je vivais ce que vivent beaucoup de parents : des temps partagés dans le stress, la crainte d’être en retard le matin et la fatigue le soir qui peuvent rendre improbables et rares les moments de détente. « Vite ! », « Dépêche-toi ! », « J’ai pas le temps ! », voilà des paroles que je me suis vue répéter, alors que je les ai si souvent entendues dans la bouche de mes propres parents et que j’en ai conçu une immense déception. Le sentiment qu’il n’y avait pas d’attention pour moi, pas assez en tout cas.

Ralentir mon pas
Avec mes enfants, j’ai finalement appris à ralentir. J’ai dû marcher plus lentement, m’interrompre sans cesse, et même m’arrêter net pour les écouter. Cela m’a aidée à m’incarner, à sentir, à éprouver, à laisser plus de place à mon corps. Nous étions les uns contre les autres en quasi-permanence, ma peau est devenue un espace accueillant. Ma poitrine était nourricière et rassurante. Je me sentais, au fil du temps, beaucoup plus sûre de ce que j’étais. Mon corps s’est presque entièrement emparé de moi.

Avec ces évolutions, j’ai eu l’occasion de voir à quel point les enfants que l’on laisse être eux-mêmes investissent leur corps. Ils vivent pleinement l’instant présent, exploitent toutes ses possibilités. Ils n’accumulent pas, ou infiniment moins, toutes ces tensions musculaires dues à la crainte, aux exigences parentales, qui finissent par atrophier l’expression de soi.

Présence à soi, présence à l’autre
J’ai encore l’objectif d’améliorer la conscience que je mets dans mes gestes. Aujourd’hui, je pense que chaque contact est important et porte en lui un message. Changer un bébé peut être fait avec l’intention de lui apporter attention et douceur, aider un enfant à s’habiller peut-être une occasion de le réconforter en mettant dans chaque mouvement beaucoup de délicatesse, etc. Chaque contact avec nos enfants pourrait être questionné.

Faire de la précipitation l’exception plutôt que la règle, et prévenir l’enfant : « Je ne veux pas rater notre rendez-vous avec nos amis et nous sommes un peu en retard, on va devoir se dépêcher ensemble.  » Transformer cette étape en jeu si cela vous paraît possible.

La tête en bas
En matière de mouvement, les enfants sont bien peu conventionnels. Mes filles regardaient très souvent la télé la tête en bas et les jambes posées sur l’appui-tête du canapé. Petites, elles mangeaient rarement assises. En dehors des moments de concentration passés à explorer, à jouer, à observer, elles étaient en mouvement perpétuel. Grimper, ramper, rouler, courir surtout, pour aller vers leur point d’intérêt le plus vite possible, se laisser habiter par le rythme et le vivre !

La joie se développe ainsi en dehors de toutes violence, exigences, punitions. L’être peut se déployer et devenir lui-même.

Il y aurait encore beaucoup à dire sur ce corps messager émetteur et récepteur, gardien de nos blessures, mais toujours prêt à nous libérer de ces dernières lorsque nous nous mettons à son écoute !

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